Le mot « antifascisti » circule sur des banderoles, des autocollants et des chants de stade bien au-delà de l’Italie. Comprendre ce que recouvre ce terme suppose de retracer les contextes précis dans lesquels il est apparu, s’est transformé et a ressurgi.
La formule « siamo tutti antifascisti » a été scandée en France à l’été 2024, entre les deux tours des élections législatives. Ce qui pose la question de la continuité, ou de la rupture, entre l’antifascisme italien des origines et ses usages contemporains.
A voir aussi : L'impact du comité d'entreprise de la SNCF sur ses employés
Du mot « fascisme » au reflexe antifasciste : une chronologie serrée
Le terme « fascisme » naît avec les Faisceaux italiens de combat, mouvement créé par Benito Mussolini le 23 mars 1919 à Milan. Trois ans plus tard, en octobre 1922, les Chemises noires marchent sur Rome. Mussolini est nommé chef du gouvernement par le roi Victor-Emmanuel III.
L’opposition ne disparaît pas immédiatement. L’historienne Marie-Anne Matard-Bonucci, autrice de Totalitarisme fasciste (CNRS Éditions, 2018), rappelle que les opposants « continuent à se battre avec l’énergie du désespoir » entre 1922 et 1926, alors que le régime cadenasse progressivement les institutions et les libertés fondamentales.
A découvrir également : Patchili face à l'histoire coloniale : mythe, réalité et zones d'ombre
| Période | Contexte en Italie | Forme de l’antifascisme |
|---|---|---|
| 1919-1922 | Création des Faisceaux, montée des violences squadristes | Résistance syndicale, grèves, presse d’opposition |
| 1922-1926 | Mussolini au pouvoir, verrouillage institutionnel progressif | Journaux, tracts, opposition parlementaire résiduelle |
| 1926-1943 | Dictature consolidée, parti unique | Clandestinité ou exil (France, Suisse, URSS) |
| 1943-1945 | Chute de Mussolini, occupation allemande, République de Salò | Résistance armée, maquis partisans |
| Après 1945 | République italienne, Constitution antifasciste | Mémoire institutionnelle, rituels commémoratifs |
Ce tableau montre une constante : l’antifascisme change de forme à chaque phase du régime. La grève ouvrière de 1922 n’a rien de commun, dans ses moyens, avec le maquis partisan de 1944. Le mot « antifascisti » recouvre donc des réalités très différentes selon la décennie.

Antifascisme italien : pluralité politique derrière un même slogan
L’un des malentendus fréquents consiste à associer l’antifascisme à un seul courant. Les sources historiques décrivent une opposition dispersée, allant des communistes aux catholiques, en passant par les libéraux et les républicains.
Cette pluralité se lit dans les supports utilisés :
- Les journaux et tracts clandestins circulent dès le milieu des années 1920, souvent imprimés à l’étranger puis introduits en Italie par des réseaux militants
- Les exilés politiques (en France, en Suisse, en Union soviétique) maintiennent une activité éditoriale et organisationnelle depuis l’étranger, ce qui crée un antifascisme « hors sol » parfois déconnecté des réalités du terrain
- La guerre d’Éthiopie (1935-1936) provoque une fracture supplémentaire : certains opposants au régime soutiennent la politique coloniale par nationalisme, d’autres la dénoncent comme une extension logique du fascisme
Cette fragmentation est structurelle. Elle explique pourquoi le slogan « siamo tutti antifascisti » a une fonction unificatrice : il efface, le temps d’un chant ou d’une banderole, les désaccords profonds entre courants.
Rituels commémoratifs et identification communautaire en Italie contemporaine
Après 1945, la Constitution italienne pose l’antifascisme comme socle de la République. Le slogan ne disparaît pas pour autant du répertoire militant. Des recherches récentes montrent que les rituels liés à la mémoire antifasciste (commémorations, repas collectifs, chants) servent à produire une identification communautaire.
La « pastasciutta antifascista », repas collectif organisé par des sections locales de l’ANPI (Association nationale des partisans d’Italie), en est un exemple. Ce rituel reproduit le geste des frères Cervi, qui avaient offert des pâtes aux habitants de leur village le 25 juillet 1943, jour de la chute de Mussolini. Participer à ce repas, c’est s’inscrire dans une filiation : « nous sommes comme les frères Cervi, nous sommes antifascisti ».
Ce mécanisme de transmission mémorielle par le rituel dépasse la simple commémoration. Il transforme un souvenir historique en marqueur d’appartenance politique actuel.

Le slogan « siamo tutti antifascisti » en France : transfert et réappropriation
Le passage du slogan hors d’Italie constitue un phénomène distinct de son usage originel. En France, la formule a été massivement reprise à l’été 2024, lors de rassemblements entre les deux tours des élections législatives. Les participants levaient le poing en scandant la phrase italienne.
Ce recours à une formule née dans l’Italie mussolinienne sert à inscrire des mobilisations contemporaines dans une généalogie transnationale de luttes. Le geste n’est pas anodin : il suppose que le mot « fascisme » désigne quelque chose de suffisamment comparable entre l’Italie des années 1920 et la France des années 2020 pour justifier l’emprunt.
Des travaux récents insistent sur le fait que dire « siamo tutti antifascisti » ne signifie pas seulement exprimer une opinion. La formule rappelle un consensus démocratique originel, celui qui a fondé les républiques européennes d’après-guerre. Utiliser le slogan revient à affirmer que ce consensus est menacé ou fragilisé.
Risques de contresens dans la traduction politique
Transférer un slogan d’un contexte national à un autre comporte un risque de dilution. L’antifascisme italien des années 1920-1945 répondait à un régime précis, avec un parti unique, une police politique (l’OVRA), des lois raciales et une guerre d’agression. Appliquer le même vocabulaire à des situations politiques différentes peut renforcer la mobilisation, mais aussi affaiblir la spécificité historique du terme.
Le débat reste ouvert en Italie même, où le mot « antifascista » fait l’objet de polémiques récurrentes. Certains y voient un pilier constitutionnel non négociable, d’autres un instrument rhétorique vidé de son contenu originel.
Le slogan « siamo tutti antifascisti » fonctionne aujourd’hui comme un pont entre mémoire historique et engagement politique immédiat. Sa force tient à cette ambiguïté : il dit à la fois « nous n’oublions pas » et « nous refusons ce qui vient ». La formule continue de circuler parce qu’elle remplit une fonction qu’aucun équivalent national n’a réussi à lui disputer.

